Le retour du tourisme au Japon
Après des années de restrictions liées à la pandémie, le tourisme au Japon reprend de plus belle. Le yen faible, la réouverture des frontières et la fascination mondiale pour la culture japonaise ont fait revenir des millions de voyageurs. En 2024, le Japon a accueilli à lui seul plus de 33 millions de visiteurs, presque autant qu’avant la pandémie. Mais cette hausse s’est accompagnée d’une vague d’indignation en ligne : des publications virales affirment que le tourisme détruit le Japon.
De TikTok à Twitter, une seule vidéo montrant un touriste qui se comporte mal peut désormais déclencher des débats partout dans le monde. Le mythe du tourisme qui détruit le Japon est devenu un récit bien commode : simple, chargé d’émotion et facile à partager. Mais le Japon est-il vraiment pris d’assaut par les touristes, ou des forces plus profondes façonnent-elles ce discours ?
Pour voir concrètement comment les débats sur le tourisme se déroulent à l’échelle locale, lis l’article sur la controverse autour des frais imposés aux étrangers au temple Nanzoin.
Pourquoi les vidéos virales sur le « chaos touristique » se propagent
Tout commence avec les algorithmes. Les plateformes favorisent l’indignation parce qu’elle incite les gens à continuer de faire défiler leur fil ; une seule vidéo montrant un touriste mal élevé peut donc circuler bien plus loin qu’un reportage nuancé.
La plupart des vidéos virales sur le « chaos touristique » ne sont pas produites par les médias d’information, mais mises en ligne par des particuliers qui savent que la négativité fait cliquer. Un instant de deux secondes devient la preuve du déclin d’un pays. Quand ces vidéos sont montées ensemble, republiées et privées de leur contexte, elles ne reflètent plus la réalité : elles incarnent l’économie de la colère qui caractérise les réseaux sociaux modernes.
Ironiquement, la faible résolution et le recyclage de ces vidéos contribuent à leur diffusion. Chaque nouvelle publication semble authentique parce que les images ont l’air brutes. Mais la vérité sur les vidéos virales de touristes au Japon, c’est que la répétition prend le pas sur l’exactitude.
Pourquoi le mythe du « tourisme qui détruit le Japon » existe
Ce mythe prospère parce qu’il touche à quelque chose de profondément émotionnel : la peur de voir son identité culturelle se diluer. Cette inquiétude est compréhensible, et c’est précisément pour cela qu’elle se propage si facilement.
Mais toutes les cultures ont leurs contradictions. Au Japon, des voyageurs s’endorment contre des inconnus dans les transports, des hommes d’affaires boivent jusqu’à l’aube et des habitants laissent leurs déchets après les fêtes de hanami. Pourtant, seuls les touristes étrangers deviennent les méchants aux yeux du monde entier. Ce double standard alimente le ressentiment et suscite des réactions, et des groupes aux motivations politiques l’amplifient de façon stratégique.
L’extrême droite japonaise en ligne et les Netto Uyoku
La suite de l’histoire concerne l’écosystème de l’extrême droite japonaise en ligne, souvent désigné sous le nom de Netto Uyoku (ネット右翼). Il ne s’agit pas de touristes à proprement parler, mais de militants en ligne qui diffusent des discours anti-étrangers pour exercer une influence politique et sociale.
Au lieu de documenter des tendances réelles, les Netto Uyoku relaient des séquences rares ou isolées pour les faire passer pour des faits répandus. Lorsqu’une vidéo apparaît, montrant un prétendu « touriste étranger » irrespectueux de la culture japonaise, ces comptes la repartagent et en exagèrent la portée, transformant des incidents mineurs en scandales nationaux.
L’une des figures les plus controversées liées à ce milieu est Hezuma Ryu, un influenceur japonais connu pour provoquer l’indignation. Il a monté des vidéos pour laisser croire, à tort, que des touristes chinois maltraitaient les cerfs sacrés de Nara, alors que lui-même avait déjà été filmé en train de maltraiter ces animaux. Cette hypocrisie attise la colère en ligne et renforce l’illusion que les étrangers sont le problème, tandis que des actes similaires commis par des Japonais sont ignorés ou excusés.
Les messages des Netto Uyoku suivent un schéma clair :
- Quand un étranger se comporte mal, c’est une « preuve que les étrangers détruisent le Japon ».
- Quand un Japonais fait la même chose, on considère que ce n’est pas grave, voire que c’est drôle.
Cette indignation sélective crée un dangereux deux poids, deux mesures, où la xénophobie se dissimule derrière la « protection de la culture ». Ces internautes inondent les commentaires de messages racistes, en s’en prenant surtout aux touristes chinois et coréens, tout en prétendant défendre les « bonnes manières japonaises ». Leur véritable objectif n’est pas de faire régner l’ordre, mais de contrôler l’image du pays : présenter le Japon comme pur et paisible, et les étrangers comme des intrus chaotiques.
En réalité, le Japon a ses propres problèmes sociaux : des déchets laissés après les festivals, ou encore des YouTubeurs locaux bruyants comme Hezuma Ryu. Pourtant, les communautés de droite en ligne rejettent toute la responsabilité sur les étrangers et entretiennent le fantasme d’un Japon dont les problèmes ne commenceraient qu’à leur arrivée.
Comment Sanseito a fait des touristes une cible politique
C’est là que l’indignation en ligne rejoint la politique réelle. Le récit sur le tourisme porté par les Netto Uyoku et Sanseito fait le lien entre l’extrême droite japonaise en ligne et la politique sur le terrain.
Sanseito (参政党), qui signifie « Parti pour la participation », a été fondé pendant la pandémie et s’est rapidement fait remarquer en rejetant les obligations de port du masque, les tests PCR et les vaccins.
Ses dirigeants ont repris un discours populiste sur les « élites corrompues », la « fausse science » et les « ingérences étrangères », des thèmes qui font écho aux mouvements complotistes internationaux comme QAnon.
Pour Sanseito et ses partisans, les touristes symbolisent la mondialisation et constituent des boucs émissaires tout trouvés.
En présentant le Japon comme la victime d’étrangers irrespectueux, ils alimentent la fierté et la peur nationalistes.
Le récit sur le tourisme porté par les Netto Uyoku et Sanseito mêle nostalgie d’un Japon « pur » et indignation numérique, dans une boucle où la haine suscite de l’engagement, et l’engagement, des votes.
Même si le parti ne détient qu’un petit nombre de sièges, son influence en ligne est importante.
Le discours de Sanseito circule sur des chaînes YouTube, dans des groupes Telegram et sur des blogs pseudo-informatifs, souvent sous couvert de commentaires culturels.
Lorsqu’une vidéo devient virale, ces réseaux la relaient, la présentent comme la preuve que « le Japon est attaqué » et réclament un contrôle plus strict de l’immigration et du tourisme.
Les touristes ne sont pas l’ennemi
Malgré l’hystérie en ligne, le tourisme au Japon reste très largement positif.
En 2019, avant la pandémie, le Japon a accueilli 31,9 millions de visiteurs.
D’ici 2025, le gouvernement vise les 60 millions. La politique officielle est claire : le Japon veut accueillir à nouveau plus de touristes, pas moins.
« Nous ferons des efforts pour augmenter [et] accueillir davantage de touristes venus de pays étrangers… En 2030, nous voulons… atteindre [l’objectif de] 60 millions de personnes. »
, Hokuto Asano, lors d’une interview avec Fox News Digital
La plupart des voyageurs se comportent avec respect. Ils font la queue, s’inclinent et suivent les règles, même s’ils ne comprennent pas parfaitement toutes les coutumes. En réalité, seule une petite partie se conduit mal, et pourtant, en ligne, des millions de personnes sont traitées comme si elles étaient toutes coupables. C’est une punition collective née d’une perception virale, pas des données.
La réalité économique du tourisme au Japon
Le tourisme contribue fortement à l’économie japonaise. Le secteur du voyage & du tourisme représentait 7,1 % du PIB japonais en 2023.
Les dépenses liées au tourisme intérieur ont elles aussi fortement augmenté, atteignant 23 410 milliards de yens.
Les dépenses des visiteurs internationaux sont devenues une source de croissance essentielle : en 2023, le tourisme récepteur a contribué à la moitié de la croissance annuelle du PIB japonais, qui s’est élevée à 1,5 %.
Les hôtels, les compagnies ferroviaires et les artisans locaux dépendent de ces clients. Sans le tourisme international, de nombreuses régions rurales s’effondreraient. Des ryokans de Yamanashi aux comptoirs de sushis d’Osaka, les visiteurs étrangers font vivre les économies locales et contribuent à préserver les traditions.
Ce que le Japon peut apprendre des autres pays
Le Japon n’est pas le seul à être confronté à cette tension.
Des villes comme Venise, Barcelone et Bangkok connaissent elles aussi des vagues d’indignation virales.
Mais aucune n’en a fait une identité politique comme le récit sur le tourisme porté par les Netto Uyoku et Sanseito.
Au Japon, l’indignation n’est pas qu’un divertissement : c’est un outil de recrutement.
Voilà pourquoi il est important de comprendre comment ces vidéos sont créées et diffusées. C’est aussi pour cela qu’il est essentiel de connaître la vérité derrière les vidéos virales de touristes au Japon.
Ce ne sont pas de simples mèmes inoffensifs : ils façonnent l’opinion publique, alimentent les débats politiques et banalisent la xénophobie.
Comment voyager au Japon dans le respect des autres

Pour les visiteurs, l’idée n’est pas de culpabiliser, mais d’être attentif.
Au Japon, il existe des règles de politesse, mais la plupart vont de soi : ne bloque pas le passage, reste discret dans les trains, respecte les temples.
Pas besoin de maîtriser toutes les coutumes. Il suffit de se comporter correctement.
La frustration des habitants vient souvent moins du non-respect des règles par les touristes que de la mise en avant virale de ceux qui les enfreignent.
En voyageant dans le respect des autres, tu contribues à opposer la réalité au mythe selon lequel le tourisme détruit le Japon.
Prendre du recul
Les vidéos virales de touristes au Japon brouillent souvent la frontière entre réalité et fiction. Des comportements ordinaires peuvent être présentés comme des offenses culturelles, et les récits sensationnalistes se propagent plus vite que les rectifications. Ces vagues donnent l’impression d’une crise morale, même lorsque la situation réelle est bien plus banale.
On retrouve un schéma similaire dans d’autres incidents qui n’ont rien à voir avec le tourisme. Par exemple, les bousculades délibérées, connues sous le nom de ぶつかり男, sont documentées dans les médias japonais depuis des années. Quand leurs auteurs sont japonais, ces incidents sont généralement présentés comme des comportements antisociaux isolés. En revanche, lorsqu’un touriste étranger est accusé d’une petite incivilité, on y voit souvent une invasion culturelle ou la preuve que les étrangers abîment le Japon. Cette différence de traitement en dit long.
Cette mise en avant sélective crée une hiérarchie des responsabilités biaisée. Les incivilités commises par des Japonais sont traitées au cas par cas. Celles des étrangers sont généralisées. Cette asymétrie renforce les discours nationalistes et donne l’impression que les problèmes du Japon viennent du tourisme, même quand les faits suggèrent le contraire. J’ai étudié plus en détail le contexte social et juridique des bousculades délibérées au Japon dans une autre analyse.
Certains réseaux en ligne, notamment les sphères de propagande de droite et les communautés proches de Sanseito, amplifient ces discours, car la division permet de fidéliser leur public. Des groupes comme les Netto Uyoku et les partisans de Sanseito transforment souvent le mécontentement lié au tourisme en dynamique politique, et façonnent ainsi la perception des visiteurs étrangers d’une manière qui ne reflète pas l’opinion générale.
Le parcours du Japon n’est pas une histoire de déclin, mais d’adaptation. Le tourisme ne fragilise pas le pays. Ce qui fausse la perception, c’est le mélange de propagande, de peur et d’indignation attisée par les algorithmes, qui donne une place démesurée à des incidents isolés. Faire la différence aide les habitants comme les visiteurs à préserver ce qui rend vraiment le Japon unique.
À l’avenir, le Japon devrait probablement s’appuyer davantage sur l’immigration pour répondre à ses besoins économiques et démographiques. Avec cette évolution, le pays s’ouvrira naturellement au tourisme d’une proportion plus importante de visiteurs étrangers. Comprendre ces tendances permet de mieux saisir comment le Japon évolue et pourquoi il est essentiel d’adopter une approche équilibrée du tourisme.
FAQ : le tourisme au Japon
Le tourisme est-il vraiment en train de ruiner le Japon ?
Non. Le surtourisme exerce une réelle pression sur quelques lieux très fréquentés, comme Gion, à Kyoto, mais l’idée que les touristes détruisent le pays relève surtout d’un discours en ligne, alimenté par quelques vidéos virales plutôt que par les données générales.
Qui se cache derrière les vidéos affirmant que « les touristes détruisent le Japon » ?
Beaucoup des publications les plus incendiaires viennent de l’extrême droite japonaise en ligne, connue sous le nom de Netto Uyoku, et de comptes proches de partis comme Sanseito. Ils amplifient des incidents rares pour défendre un discours anti-immigration.
Quelle est la contribution du tourisme à l’économie japonaise ?
Elle est importante. En 2023, le secteur du voyage et du tourisme représentait environ 7,1 % du PIB japonais, et les dépenses liées au tourisme intérieur ont atteint 23 410 milliards de yens cette année-là.
Comment voyager au Japon dans le respect des autres ?
L’essentiel, c’est d’être attentif, pas de culpabiliser. La plupart des règles de savoir-vivre au Japon sont intuitives : ne bloque pas les passages, reste discret dans les trains et respecte les temples. Pas besoin de maîtriser toutes les coutumes pour être un visiteur prévenant.
Le Japon accueille-t-il toujours les touristes ?
Oui. Le Japon agit pour développer le tourisme international et s’est fixé comme objectif officiel d’accueillir 60 millions de visiteurs par an d’ici 2030. Le tourisme joue un rôle majeur dans l’économie et soutient de nombreuses zones rurales.
Conclusion : reprendre le contrôle du récit
Le tourisme au Japon n’est pas l’ennemi : c’est un pont. L’idée que le tourisme « détruit le Japon » n’a jamais vraiment été une question de cerisiers en fleurs ou de savoir-vivre dans le train ; il s’agit de savoir qui contrôle le récit. Quand on voit à quel point les comptes d’extrême droite et les vidéos virales amplifient des incidents rares, il devient bien plus facile de dépasser l’hystérie en ligne et de se faire une idée réaliste de la situation.
Le tourisme rapproche les mondes.
La propagande les divise.
À nous de choisir quel Japon nous voulons croire : le Japon ouvert ou le Japon en colère.
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